lou_sous l’arbre

lou_1 La forme du ciel

OLYMPUS DIGITAL CAMERADans mon jardin, allongée sous un vieux pin au branchage touffu, mon regard se perd dans l’enchevêtrement des branches grises et rugueuses et des aiguilles roussies. L’arbre est vieux, j’ai fait coupé l’automne dernier les branches mortes du bas, dégageant un espace pour une table ou un hamac. Pas encore fait. Je me contente du sol pour le moment. Au-delà du cercle que forme son ombrage, ma maison, d’autres arbres, un grand ciel.

Je me déplace pour ne voir que le ciel. J’essaie de ne regarder que le ciel, que le bleu, mais ça devient vite blanc, ça bouge en points lumineux. J’ai l’impression de contempler l’intérieur de mon œil et je m’y perds. Mon regard revient à la maison, aux arbres, à la montagne au loin. Le ciel s’infiltre partout. Les nuages se mirent dans les fenêtres de la maison, la creusant, la vidant, pendant que tout autour ça bouge, pendant que les battements d’ailes d’un minuscule papillon le poussent vers sa fleur et son élixir. Je le regarde s’éloigner.

J’essaie de voir jusqu’où va le ciel. Vers le haut, ce n’est que de l’imaginable, mais vers le bas, pénètre-t-il sous terre comme la lumière dans l’eau ? J’ai rêvé d’un mur cette nuit. Je ne peux rien en dire avec certitude. Un mur seulement. J’ai pensé au matin à la glace qui fond au printemps, à tout ce qui est dur et se dissout, et je me suis demandée si ce mur allait fondre. Dans un autre rêve, peut-être.

Couchée sous mon arbre, je regarde le ciel à travers ses branches. Je dois le chercher car les branches s’additionnent, ne me laissant entrevoir que des petits bouts de bleu. J’aime ce jeu de cache-cache et je me dis que peut-être la terre doit offrir cette résistance au ciel, que les branches ne s’interposent pas, ne m’empêchent pas d’apercevoir le ciel, mais qu’au contraire elles l’encadrent et m’aident à le percevoir en lui donnant une forme.

De toute évidence, ni les branches ni mon regard ne peuvent atteindre l’extrémité du ciel. Pas plus que le ciel ne se rend bien loin sous la terre. À chaque chose sa place. Mon mur a peut-être sa raison d’être après tout.

21.05.2014

Pour marquer que les textes de eva et lou résonnent l’un dans l’autre, on a mis à la fin de chaque texte le titre correspondant de l’autre:
eva_1 Que personne ne me voie

 

lou_2 Le cri des oies

OLYMPUS DIGITAL CAMERAMon arbre est un monde d’insectes, d’oiseaux et de grillons. Un cheval piaffe dans le pré du voisin. Je ne le vois pas mais je l’entends expirer bruyamment et j’imagine le mouvement brusque de sa tête qui accompagne son souffle lourd. Comme s’il voulait se dégager de quelque chose. L’air est plein de sons et de petites bêtes volantes. Par moments tout se tait. Puis ça repart. Affamés en ce début d’été, les moustiques s’activent dans la chaleur retrouvée, ils me tourmentent. Difficile d’écrire.

Les moustiques me dévorent, je me lève pour rentrer, quand je vois une buse qui plane haut dans le ciel et je me rassois pour la suivre des yeux. Elle tourne, elle cherche sa proie. Une proie toute petite, vue de si haut, qui doit être en train de fouiller la terre, cherchant elle aussi une proie plus petite encore. Puis un vent se lève et les arbres se mettent à bouger. Le vent semble venir du sol, il se faufile entre les troncs, aplatit les herbes, fait bruisser les feuilles. Les grillons chantent plus fort, tout s’intensifie. Mon pin est parcouru d’un frisson. Je suis à l’arrêt, j’écoute une présence qui ne veut pas se laisser déchiffrer. Elle me parle de l’urgence de vivre. Elle me parle de ma soif.

Ce matin, j’ai été éveillée par une volée d’oies sauvages. Elles passaient au-dessus de la maison en criant. Tellement fort que je croyais qu’elles traversaient ma chambre, qu’elles pénétraient dans ma tête. Titubant de sommeil, j’ai atteint la fenêtre — comme si de les voir était ma façon de répondre à leur cri — mais je n’ai rien vu. Le vacarme s’est estompé et je suis retournée dormir.

Rentrée maintenant, j’oscille entre l’intérieur et l’extérieur. Je regarde mon arbre depuis la maison, alors que tout à l’heure je regardais la maison depuis mon arbre. Un moustique a trouvé son chemin à travers un trou dans la porte moustiquaire, il me poursuit de son urgence de vivre.

10.06.2014

eva_2 Le silence inoui

 

lou_3 Le mon jardin

OLYMPUS DIGITAL CAMERAUn matin frais d’été, le ciel est gris. Ou plutôt blanc. Je dis gris par habitude, sans vraiment avoir bien regardé. Je dis gris par association, car il a plu toute la journée d’hier et toute la nuit.

Une marmotte et ses petits ont élu domicile sur ma terrasse. Dès que je m’absente, c’est-à-dire dès que j’entre dans la maison, puisque pour eux le dehors est la vraie demeure, ils en profitent pour sortir de sous la structure de bois où ils se cachent et s’allongent en rangées, comme des touristes au soleil. Les jours passent et les bébés grossissent.

De sous mon arbre, j’observe la terrasse. Pas une marmotte en vue, mais j’entends la mère qui pousse des petits cris depuis son repère. Elle essaie de me repousser, de me faire comprendre que je suis chez elle. Pourtant, je suis assise sous mon arbre, dans mon jardin. Je ne sais pas comment lui communiquer que cette partie du dehors, appelons-la mon jardin, est à moi. Non plus que je ne sais comment partager ce territoire. En fait, je ne veux ni l’un ni l’autre : je veux qu’elle parte. Avec ses petits, aussi mignons soient-ils. Ils mangent mes fleurs en pot, ils m’envahissent, je me sens brutale.

Désemparée, je fais tinter une cloche suspendue à une branche de mon arbre. Mon cri à moi. Et un avertissement peut-être, je ne sais pas encore.

Hier soir, un cerf a traversé le jardin en broutant la verdure. Il vient souvent. Il passe et je l’admire ; je le regarde manger l’herbe et les fleurs sauvages. Il n’est pas intéressé par mes fleurs en pot, il ne gratte pas les murs de la cave en prévision d’un refuge pour l’hiver, il passe, tout simplement. Pendant que j’écris, le ciel a tourné au gris. On sent que la couche de nuages s’amincit et que le soleil pourrait poindre. Dans quelques heures.

Allongée sous mon arbre, je laisse aller les marmottes et les cerfs. Je redeviens animale, une boule de sens en éveil, en vie parmi d’autres animaux sur un territoire commun, conjuguant maladroitement le verbe avoir, alors que je cherche simplement à être.

26.06.2014

eva_3 Des cheveux confus

 

lou_4 Fleur de miel

OLYMPUS DIGITAL CAMERAL’espace sous mon arbre est devenu un champ de fleurs sauvages. Je baigne dans une odeur de miel et de thym. Sur une même tige, une fleur de trèfle se ratatine et fait le deuil de sa sève, alors qu’une autre exhibe son cœur blanc et ses pétales charnus aux pointes mauves. Un papillon orange et brun se pose à mes côtés, son dos est une carte géographique. Il bat lentement des ailes et semble se reposer du voyage. Me voit-il avec ses yeux ou avec son corps ? Je ne suis probablement qu’une odeur, une onde bigarrée qui émet des pensées incompréhensibles. Il repart, il virevolte. Tout comme l’abeille maintenant qui s’abreuve à la fleur de trèfle. Elle s’accroche, elle n’a pas le temps de se poser, elle repart. Virevolter. Est-ce le mot qu’un observateur ignorant utiliserait pour décrire la danse des ouvriers dans Les temps modernes de Chaplin ? Je ne sais pas si j’emploie les bons mots pour décrire ce qui m’entoure, mais j’observe. Moi qui avais l’impression de ne rien avoir à dire, le monde parle à ma place.

14.07.2014

eva_4 Le nouvel impossible

 

lou_5 Le grand pin silencieux

OLYMPUS DIGITAL CAMERAJ’ai eu envie d’aller m’asseoir sous un autre arbre, un pin lui aussi. Plus haut sur mon terrain, plus retiré. J’avais envie de m’allonger sur la grosse roche plate qui s’étend à ses pieds, besoin de m’entourer d’arbres et de montagnes. D’ici, je ne vois plus la maison, je me sens loin. Bien que toujours sur mon terrain, j’ai dépassé les limites invisibles de mon jardin. Je ne suis plus chez moi, mais dans la nature.

Ce pin est plus grand, plus vigoureux, il nous domine, la roche et moi. Une branche basse s’avance plus loin que les autres et ouvre à l’horizontale une grosse main touffue qui recueille la chaleur solaire et alimente sa force tranquille.

Étendue sur la roche à moitié recouverte des aiguilles de pin, je laisse un insecte me bourdonner dans les narines et les oreilles pendant qu’une tourterelle triste à l’orée de la forêt lance son roucoulement lancinant. Une voiture pétarade plus bas sur le chemin. Le son de la voiture en mouvement trace une ligne, de l’audible à l’inaudible. Ces sons créent une œuvre, délimitent un tableau dont je suis le centre. Celle qui écoute et écrit.

Mais j’aspire à ne plus être au centre de tout. J’aimerais me reposer dans les bras du grand pin silencieux et laisser l’arbre devenir le centre à ma place. Un pilier qui inspire et expire, et auquel je me joindrais pour quelques instants d’oubli.

Les herbes bougent lentement dans le vent, un chant si menu que je n’arrive pas à le saisir. L’oubli ne semble pas possible, mais la présence commune, oui. Après un moment, je me lève et je rentre à la maison, le dos couvert d’aiguilles de pin.

22.07.2014

eva_5 Mon iglou vert

 

lou_6 Still

OLYMPUS DIGITAL CAMERALa première chose que j’ai vue en m’éveillant ce matin est une branche de mon arbre par la fenêtre. Elle se tenait dans l’air, parfaitement immobile. Il a fait frais durant la nuit, les fenêtres étaient fermées et je regardais le dehors à travers la bulle de ma chambre. The air is still, ce sont les mots qui me sont venus, puis le mot inerte. Vus de l’intérieur, l’arbre, les plantes, mon jardin, tout me semblait immobile, on aurait dit un mouvement arrêté. Comme si le dehors s’empêchait de bouger pour qu’on le prenne en photo. Dès que j’ai ouvert la porte, des sons sont entrés dans la maison. Presque rien, mais assez pour redonner vie à cette nature morte.

Assise sous l’arbre maintenant, j’entends des variations sonores qui m’étaient inaudibles de l’intérieur. J’écoute ce qui ressemble à une vibration de fond — le silence ? Je pense au sommeil des grillons. Puis apparaissent des touches sonores ici et là, elles se superposent et donnent de la profondeur à l’espace. Une aiguille de pin tombe devant moi, le ploc ! qu’elle fait sur mon ciré m’extirpe de mon calepin. Je regarde les herbes et je remarque que certaines, pas toutes, tanguent légèrement. Un avion passe. J’allais écrire « il gronde dans les nuages », mais je regarde en l’air et je vois que le ciel est bleu. Les premiers mots qui me viennent sont souvent des habitudes, ça me fatigue. Mais l’avion grondait tout de même. Entre deux pensées prises à la hâte (elles s’envolent si vite), je lève les yeux et je contemple les gouttes de rosée accrochées sur les feuilles dentées d’un trèfle. Dans peu de temps, le soleil les aura avalées.

The air is still, un bourdon passe. Il fait un drôle de bruit, on dirait des gens qui discutent sous l’eau. C’est tellement tranquille ce matin. Tellement doux.

04.08.2014

eva_6 A moi

 

lou_7 Le chemin du dehors

OLYMPUS DIGITAL CAMERAIl fait un froid désastreux depuis quelques jours. Pas envie de m’asseoir sous mon arbre. De la maison, je regarde au loin la grosse roche, celle qui est devenue le repère de deux faons. Ils sont apparus un jour au crépuscule, une biche a traversé mon jardin en broutant l’herbe, suivie de ses deux petits. Elle relevait la tête à intervalles réguliers pour humer l’air et m’observer à travers la porte moustiquaire. Je retenais mon souffle. J’ai vu par la suite qu’ils avaient élu domicile près de la roche, sous le grand pin silencieux.

Il fait froid, j’allume un feu dans la cheminée. J’ai de la suie sur les mains. Les faons gambadent près de la roche, ils ont encore leur pelage roux tacheté de blanc. Eux aussi m’observent. Quelques secondes seulement, puis ils retournent à leurs jeux. J’aimerais me rouler en boule avec eux au pied de la roche mais bien sûr dès que j’ouvre la porte, ils s’enfuient. Nous vivons dans deux mondes parallèles. Un ami appelle. Je veux lui parler des faons, mais il me raconte ses problèmes et je ne trouve pas la brèche.

Le feu brûle maintenant, il fait chaud à l’intérieur. Une mouche engourdie se réveille, elle monte et descend sur la vitre de la porte-fenêtre. Je me lève pour lui ouvrir la porte, elle trouve rapidement le chemin du dehors.

17.08.2014

eva_7 Ma maison du Buto Blanc

 

lou_8 Loin de mon arbre

08_HuguetteSa peau est lisse et blanche avec de petites boursoufflures rosées là où la peau frotte sur les draps. Sur la table de nuit, une couche jetable pliée attend. La télé joue dans la chambre d’à côté. Assise sur son lit, je masse Huguette qui souffre d’Alzheimer avancé.

Presqu’un an déjà que je suis venue et rien n’a changé. La même chambre dans une résidence pour personnes en fin de vie, la même robe bleue à fleurs, le même regard vide.

Ses lèvres minces sont gercées à cause du frottement de sa langue qui fait un va et vient continu de l’intérieur vers l’extérieur. Le bout est sec, dur et rouge très foncé, presque noir. Elle parle, ou du moins elle émet des sons. On pourrait dire qu’elle gémit, mais ça vient de plus loin. C’est rauque et ça sort du fond de la gorge comme un long souffle prisonnier qu’elle tenterait d’émettre une fois pour toute. Elle ne réussit pas.

Allongée sur le côté, les bras croisés contre elle, serrant dans ses paumes ce qui ressemble à des bas blancs roulés en boule, elle semble résister à quelque chose. Je n’ai pas le courage de la bouger. Je lui masse les pieds, je lui parle, je la touche. Je glisse ma main dans son dos à la hauteur du cœur, je ferme les yeux et une image se présente, C’est une montgolfière flottant dans les airs, Huguette est dedans et jette par-dessus bord tous ses biens. Ça semble inépuisable. La nacelle ne se vide jamais mais elle continue, acharnée. Elle est tellement absorbée par la tâche que même si je l’appelais, elle ne répondrait pas.

Je pose ma main sur son ventre, elle se calme. Sa langue ne sort presque plus de sa bouche. Elle s’est tue, elle dort, son souffle et son corps enfin unifiés. Je lui caresse le front comme on caresse un ange.

Sa respiration est si légère, un souffle à peine audible. Elle vole dans son ballon au-dessus de l’édifice. Elle nous regarde d’en haut, elle attend le signal pour dire au revoir.

18.08.2014

eva_8 Sa parole

 

lou_9 L’arbre devant

OLYMPUS DIGITAL CAMERAJe ne suis pas sous mon arbre, je suis sur le balcon avant et j’écoute les grillons. Mon arbre est derrière la maison, dans ma mémoire. Les grillons ne chantent pas comme d’habitude, en tout cas, pas comme cet été. Leur chant semble désaccordé. L’été s’achève et j’aimerais qu’il recommence pour écouter le chant des grillons. L’écouter attentivement cette fois. Comme le reste, je les ai pris pour acquis.

Le ciel est bas, les nuages filent, mon voisin lance un juron, fuck tabarnak !, les grillons chantent. Il commence à pleuvoir fort, je devrais rentrer. Mais je veux dire quelque chose sur le chant des grillons. En dire autre chose que la somme des moments passés sous mon arbre, en dire quelque chose de neuf. J’écoute. Malgré la pluie, leur chant brille. Il transperce une membrane invisible, une trame. Je pense à de la broderie, pas au dessin final mais au geste de percer le tissu. Je pense au fond des choses — y a-t-il un fond ? Je pense à un ciel de nuit, à ce qui pétille, à une bulle qui apparaît puis crève l’air, ne laissant rien derrière.

Je regarde l’arbre devant la maison, il perd ses feuilles. J’essaie de réconcilier mon désir d’aller de l’avant et ces feuilles qui retournent à la terre. L’arbre est délicat, de la dentelle. L’envie qui me tiraille parfois de tout faire éclater ne sert à rien, tout est déjà troué. Tout tombe, déjà.

22.09.2014