eva_sous l’arbre

eva_1 Que personne ne me voie

01_stammJe disparais dans mon bocage d’’arbres
pour que personne ne me voie
assise sur le tronc d’un grand frêne
se perd la nécessité de chercher un moi
équilibrée entre les ails des ours
bourgeonnés dont l’odeur monte puissamment
et le toit vert pétillant du chant des oiseaux
je souhaiterais voir passer un cerf
après un certain temps
mon cul brûle
je sors de ma capsule
dans un monde ensoleillé

18.5.2014

Pour marquer que les textes de eva et lou résonnent l’un dans l’autre, on a mis à la fin de chaque texte le titre correspondant de l’autre:
lou_1 La forme du ciel

 

eva_2 Le silence inouï

02_samenLes arbres de mon bocage ont changé depuis la dernière fois. Des colliers longs pendent des branches des frênes qui ne sont pas des frênes mais s’avèrent être des noyers caucasiens (kaukasische Flügelnuss en allemand).
Je disparais dans le bocage. Les ails des ours sont en train de se métamorphoser. Leurs brins se courbent, leurs feuilles jaunissent, leurs longues langues aiguës pointent vers le sol pour y plonger.
J’avais l’intention de regarder le ciel, comme mon amie l’avait fait. Mais mon regard se fixait à défaut sur le sol, dont monte encore une odeur faible d’ail. Un bourdon bourdonne avec un bruit imperceptible à travers les broussailles. Des moustiques apparaissent dans des corridors de lumière. Ils dansent des zigzags dans l’air. Les feuilles tremblent dans un vent léger. Partout ça bouge. Ou plutôt, ce sont des vibrations qui donnent l’impression d’une présence d’énergie stable, suspendue dans l’air. J’entends passer les trams, des milans noirs hennissent – l’air aussi est plein de mouvements et de bruits – et quand même – le monde me semble plein d’un silence qui s’empare de moi, ici, assise entre terre et ciel, dans l’entre-deux d’un noyer. Je ne pense à rien, je partage ma présence.
Je commence à chanter le canon sur un poème de Verlaine* qu’on a interprété dans une performance il y a deux jours dans une cour près de la gare:

O bruit doux de la pluie
par terre et sur les toits
pour un cœur qui s’ennuie
ô le chant de la pluie.

Il y avait un moment alors où on ne chantait plus et où personne ne bougeait. Dans cet entre-deux j’avais enregistré tous les sons de la cité à l’extérieur de la cour et le silence saisissant dans la cour. Le même silence planait maintenant dans mon bocage. Peut-être c’était le vol féerique des insectes et l’odeur presque imperceptible d’ail des ours qui me rendaient attentive à ce silence inouï.

7.7.2014

lou_2 Le cri des oies

 

eva_3 Des cheveux confus

03haareMon bocage forme un hémisphère sur un pré dans un parc. Il fonctionne tel un cercle magique. Dès que j’y entre, je disparais du monde pour apparaître chez moi. Ce changement brusque de conscience me fascine. Il est en rapport avec l’infinité du monde où on se perd et l’espace limité du cercle vert qui m’agrandit. Dans cet espace, il n’y a pas autre chose à faire sauf d’être chez soi et de noter les changements minuscules dans la nature depuis la dernière fois. Les ails des ours ont encore changé. Leurs feuilles ont disparu et leurs brins couvrent le sol tels des varechs alluvionnés par une tempête. Ils forment une vraie jungle sur le sol, des cheveux confus. Mes pensées ne me mènent pas plus loin. A part ça, je reste assise sur ma branche jusqu’ au moment où mon cul commence à brûler. C’est tout.
L’expression « brusque » m’occupe. Rien n’arrive brusquement – sauf les accidents. Tout se développe lentement et souvent de façon invisible. On crée des liens avec des êtres. Quand ils sont coupés brusquement, c’est douloureux comme un accident. Mail ils commençaient à se couper auparavant. Quand on perdait son attention, quand l’autre cessait d’être présent. Quelquefois, j’ai envie de perdre mon attention et de m’allonger sur le sol, aussi confuse que les cheveux des ails des ours.

24.6.2014

lou_3 Le mon jardin

 

eva_4 Impossible

04_lenouvelimpossibleJ’ai essayé de remplacer mon arbre par un autre, pour des raisons pratiques. Il existe un noyer caucasien dans un parc situé plus proche de chez moi. Mais on ne peut pas quitter un arbre comme ça pour un autre. L’autre arbre est un étranger. J’ai l’impression de devoir tout recommencer. Il me manque tous les détails minuscules que j’ai déjà décrits dans mon bocage, tous les réseaux entre le pin de Lou et mon noyer, toutes les pensées échangées entre nos textes. Impossible de couper ces liens. Je retourne dans mon bocage à moi.

13.7.2014

lou_4 Fleur de miel

 

eva_5 Pour devenir un singe

01_stammJ’ai choisi mon noyer caucasien à cause d’une propriété étrange. Il possède des branches presque horizontales, sur lesquelles je peux m’asseoir facilement. Elles sont tellement épaisses qu’on parlerait plutôt de troncs. En plus, l’arbre a beaucoup de troncs qui commencent à bifurquer juste près du sol. C’est étrange que je prenais cette qualité pour garantie et que je n’en ai jamais parlé. Même maintenant que je la décris, il m’a fallu longtemps pour comprendre à quel point je trouvais extraordinaire ces propriétés.
En effet, mon noyer est le contraire de l’idée qu’on se fait d’un arbre. Un arbre consiste normalement en un tronc vertical et des branches qui constituent sa cime. Le tronc porte le poids des branches et pourrait même supporter le ciel. Telle une colonne, sa force réside dans la verticalité du tronc. Voilà. Mon noyer caucasien ne suit pas du tout cette idée. Il ne se compose que de troncs garnis de branches fines comme des ailes. Parmi ces troncs, pas un seul ne pousse d’aplomb. Tous sont obliques, parfois horizontaux. Leur base consiste en une conglomération de troncs qui ressemble à un nœud endenté. Impossible de dire lequel est le tronc principal. J’ai compté au moins six troncs plus épais que les autres qui bifurquent une fois ou deux. Je ne peux pas m’imaginer de quelle manière ces troncs équilibrent les forces divergentes. Ils devraient tomber comme les bâtons d’un jeu de Mikado.
Une conséquence de ces forces divergentes, c’est que le centre d’un noyer caucasien reste vide. Cela aussi me semble extraordinaire. Son centre est une brèche en forme d’un V au lieu de la colonne verticale d’un tronc commun. Bien sûr, un arbre commun développe sa cime parfois aussi par des bifurcations en forme de V, mais cela commence beaucoup plus haut. Au lieu de cela, mon noyer caucasien a posé ce principe à sa base. Ces troncs forment une cime de troncs sans un tronc principal. En plus, sa cime s’élève dès le sol et forme un demi-cercle sur le pré tel un iglou. C’est encore étrange que je pensais d’abord à un iglou. Il me fallait boire un café pour comprendre que j’avais choisi ce noyer caucasien parce qu’il est la personnification de la maison dans l’arbre.
La maison dans l’arbre pour moi, c’est un rêve d’enfant, un rêve du paradis, du retour à la nature. L’homme quitte le sol fixe, perd son poids, s’assoit sur une branche dans l’air et devient animal, singe.

19.7.2014

lou_5 Le grand pin silencieux

 

eva_6 A moi

06_amoiphoto KopieAujourd’hui, je me suis assise sur un banc vis-à-vis de mon bocage de noyers caucasiens. Je n’y entre plus pour le moment ou seulement après avoir écrit quelque chose. J’ai peur de n’y voir que les choses attendues. Je crains d’y rester encore assise jusqu’à ce que « mon cul brûle ».

A moi alors de désirer autre chose, une tête brûlante par exemple.

A moi de donner à mes textes un autre sens, un sens du mouvement par exemple au lieu d’une « énergie stable ».

A moi de changer quelque Chose au lieu d’attendre pour que « se métamorphosent les ails des ours ».

J’ai envie de raconter une vie, dans laquelle mon cul brûle rarement, parce que je ne reste pas assise longtemps,

j’ai envie de raconter le plaisir de nager dans le fleuve quand je sens ma vie se refroidir. Nager dans le fleuve fait brûler le corps entier sauf la graisse du cul

J’ai envie de remplacer mon bocage de noyers caucasiens par le fleuve de la Limmat.

Parque que je ne rencontre au bord ou dans la Limmat pas seulement des « bourdons » mais des gens et des animaux plus grands.

Parce que, à sept heures du matin, les gens me saluent, m’engueulent ou me racontent des petites histoires.

Ma première rencontre était un homme habillé pour aller au travail dans un office. Je courais en amont et je le voyais placer sa serviette en cuir sur les planches du radeau attaché au bord du fleuve. Il était en train de se déshabiller. Quand je le croisais la deuxième fois en nageant, il s’habillait. Un peu plus tard je sortais du fleuve. J’étais en train de frotter ma poitrine quand je le voyais s’approcher. Je me dépêchais, mettais mes bras dans les manches de ma robe, mais puisqu’ils étaient encore un peu mouillés je n’arrivais pas à mettre ma robe quand il commençait à me parler. Je plaçais ma robe donc devant ma poitrine, du slip coulait l’eau du fleuve. Il me racontait qu’il avait l’habitude de nager aussi en hiver, mais que les tiges en métaux ne devaient pas être gelées. Aujourd’hui, il n’avait pas son maillot de bain et pour cette raison il nageait sur place. Moi je nage dans un slip que j’ai garni de bandes vertes pour le camoufler un peu. Ma poitrine était froide comme des montagnes de glace, mais cette conversation au bord de la Limmat était sympa.
L’autre jour, j’ai rencontré une femme avec ses deux chiens, une autre fois un trou de cul qui m’apprenait qu’il était interdit de faire du vélo sur ce chemin – assez large pour nous deux. Et si je ne parle à personne, il y a toujours un cygne avec ses trois bébés, beaucoup de canards et des poissons grimpants. Il y a les nettoyeurs qui disent bonjour et me demandent si l’eau est froide.

Aller nager le matin change la texture de ma peau et de mes textes. En plus: la seule chose restée froide après nager, c’est mon cul.

3.8.2014

lou_6 Still

 

eva_7 Ma maison du Buto Blanc

mamaisondubutoblancDe grand matin, la maison du Buto blanc devient mon «bocage » temporaire, ici, à Réveillon en Normandie. Je me lève la première. La maison est alors à moi. Tous mes mouvements et tous les bruits de la maison cohabitent. Je pousse la porte, elle couine. Je descends les escaliers, ils grincent. C’est la magie d’un univers en correspondance. Je m’assois à la table, les mouches commencent à bouger. Quand elles s’envolent, leur bourdonnement mérite d’être mentionné – un son puissant dans le silence.
Cet état de correspondance disparaît dès que la deuxième personne apparaît. Son bruit vient toujours de travers. Mais elle chuchote encore en conspiratrice, comme si elle non plus ne veut pas interrompre l’unité des univers.
Je préfère les gens qui bougent comme des fantômes le matin. Mais la plupart des participants du workshop commencent à parler à voix haute. Au lieu d’un concert subtil de portes couinantes, commence le trafic matinal des portes claquantes. Les gens se demandent comment ils ont dormi, mais je n’ai pas encore envie de le savoir. Je dors encore, mais personne ne le voit. Sauf mon bol de café comprend que je vois dans son parfum les mille et une possibilités, les promesses du monde entier, tous les lieux où j’ai déjà bu du café le matin.
Je voudrais entendre un peu plus longtemps ces échos de mémoires dans ma maison. Je sais que c’est une demande poétique et quand même, j’aimerais, un matin, que les gens partagent mon besoin de résonances hors de la langue. Mais les bruits et les voix s’accroissent et occupent la maison entière qui devient maison à tous. Je n’entends plus les mouches et je ne les vois même plus.

17.8.2014

lou_7 Le chemin du dehors

 

eva_8 Sa parole

08_saparoleMon corps a pris la parole. Après deux semaines de danse, j’ai entendu sa voix. Depuis, je ne lui prescris plus de quelle manière il doit se bouger. Depuis, les mots me manquent. Je ne peux faire autre chose qu’écrire ce qu’il dessine dans l’espace. Il dessine la démarche droite, il envoie des regards pénétrants dans le monde, il écoute de manière attentive. Quand il me fait trembler, je ne suis pas sûre si c’est moi ou lui qui pleure parce que nous nous touchons.

Depuis, je n’ai plus envie de m’expliquer, car il sait le faire.

C’est étrange, mon corps est devenu mon bocage. Je rentre dans mon corps comme dans mon bocage, mais j’ai envie d’y rester pour qu’il ne disparaisse pas.

Et quand même je crois devoir écrire. Mais mon corps ne veut pas de mon griboullis, il exige que je reste et que je me taise.

Ainsi j’écoute ses mouvements. Il tremble comme les feuilles des noyers caucasiens de mon bocage. Ma tension tombe comme les feuilles fanées des ails des ours tombent sur le sol et disparaissent.

Tout disparaît, je reste avec lui.

31.8.2014

lou_8 Loin de mon arbre